Ghardaia perle du désert sera t-elle une “E-Ghardaïa”?

//Ghardaia perle du désert sera t-elle une “E-Ghardaïa”?

Ghardaia perle du désert sera t-elle une “E-Ghardaïa”?

En avril dernier, durant un mois, l’Algérie célébrait le patrimoine. J’ai eu, pendant cette période, l’occasion de voyager au sud du pays, avec pour but, après 600 km de route à partir d’Alger, la ville de Ghardaïa, située dans la vallée du M’Zab.

Pour y arriver, il fallut traverser les hauts-plateaux, les montagnes découpées de l’Atlas saharien que l’on nomme, dans cette région, « le djebel Ammour », au pied duquel commence le Sahara géologique, puis évoluer dans un paysage désertique  constitué d’un relief fait de croupes rocheuses inhospitalières donnant l’impression d’une traversée du désert interminable, qui débouche enfin, surprenant le voyageur, sur un paysage oasien laissant apparaître une ville fortifiée d’une rare beauté constituée de cinq petites cités, ce qui fait qu’on la qualifie du nom de pentapole, procurant un dépaysement assuré!

Construite au Xème siècle, Ghardaïa, ville conçue et bâtie sans architecte, devenue un lieu d’échanges commerciaux, dispose d’un style qui a suscité l’intérêt de spécialistes et d’artistes de renommée mondiale au cours du XXème siècle: des architectes français tels André Ravéreau, Le Corbusier, Fernand Pouillon,..des urbanistes, de nombreux écrivains et autres artistes y ont séjourné et ont décrit leur voyage et leur séjour. Le patrimoine local,« les Ksour traditionnels du M’Zab »,fut classé comme patrimoine universel en 1982 par l’UNESCO.

La particularité de la ville n’est pas seulement due à la géographie: la communauté qui en est à l’origine, son histoire, les coutumes de ses habitants, son architecture, donnent à cette région un caractère bien spécifique parmi les différentes régions formant l’Algérie. Depuis bien longtemps, et, si l’on se réfère à la tradition qui veut que la ville ait été créée par différentes tribus, depuis son origine, la communauté Mozabite a  cohabité avec des populations de diverses origines ou de convictions religieuses quelque peu différentes : arabe, berbère, juive ou chrétienne,…. Les populations venues d’Afrique noire  ont longtemps transité par Ghardaïa, placée sur un axe stratégique  du sud Sahara algérien. La situation de la ville en a fait un lieu d’échange commercial, et son dynamisme se traduit par un taux d’accroissement annuel moyen de la population à hauteur de 2, alors qu’il est de 1,6 au niveau national, et sa population est estimée à 455 572 habitants (recensement de 2016)[1].

Même si le sujet semble intéressant, l’objectif de cet article n’est pas socio-ethnologique, mais digital : plus exactement sur la transformation des usages et leurs impacts sur la société du M’Zab. Pourquoi ce sujet ? Tout simplement, pour aborder les différents aspects d’une pratique encore peu répandue en Algérie, à savoir la mobilisation sociale et politique via les réseaux sociaux numériques. Il me semble intéressant de reprendre l’expérience de Ghardaïa sur les réseaux sociaux, plus précisément sur une période sensible, celle des conflits sociaux survenus en 2013. Cet article cherche à donner un constat qui exige sans nul doute d’être complété et approfondi. Mais avant d’expliquer l’impact des réseaux sociaux sur la société et ses usages, revenons brièvement sur l’origine de ce conflit communautaire.

Sur le plan social, après l’indépendance, deux groupes principaux constituent la majorité des habitants de la wilaya de Ghardaïa : les Mozabites, d’obédience ibadite et les Chaambas, sunnites d’obédience malékite. Les premiers se distinguent par leurs origines berbères, et surtout par leur rite religieux, l’ibadisme étant une branche du schisme de l’islam. Les Chaambas, quant à eux, se réclament d’ascendance arabe sunnite et partagent avec la quasi-majorité des Algériens le rite sunnite malékite dans la pratique de la religion. Cette cohabitation a toujours créé des tensions, et cela depuis les années 80, généralement limitées à des conflits de voisinage. Mais le 19 décembre 2013[2], se déclenchent entre les deux communautés des violences inouïes. Les origines de cette crise sont multiples, d’ordre historique et économique, voire même politique, souvent éclipsées, soit par les médias, soit par les réseaux sociaux numériques, pour être présentées uniquement sous le spectre d’un conflit de type communautaire[3].

Et le digital a fait son escale : deux communautés, deux réseaux sociaux          

En premier lieu, les Mozabites ont utilisé plutôt facebook comme moyen de communication, la diffusion des messages et des informations travers Ghardaïa TV et Ghardaïa News (créées en 2014), qui diffusaient des vidéos en ligne montrant les dégâts qu’ils subissaient et les affrontements del’État avec les Arabes Chaambas, Malékites contre Ibadites. Ainsi, la communauté mozabite voulait toucher la diaspora mozabite installée à l’étranger surtout en Europe et la sensibiliser sur les événements dont elle s’estime victime.

Quant à la communauté chaamba malékite, par le biais du jeune activiste «Seklab »[4], qui s’est imposé au fil des événements comme un représentant de cette partie de la population, elle a préféré utiliser une stratégie de communication YouTube pour cibler son audience, et propager un discours anti-ibadite et anti-gouvernemental. Toutefois, ce choix n’a pas été anodin, ces vidéos ayant fait le buzz sur YouTube, aussitôt partagée sur facebook par un nombre important d’internautes. Il faut souligner que ces vidéos ont atteint 3 milllions de vue. Et étant donné qu’il y a près de 8 millions d’Algériens qui disposent d’un compte Facebook, l’impact était assuré.

Quel impact de l’utilisation des réseaux sociaux dans cette crise ?

Tout d’abord, deux communautés les Malékites et Ibadites ont utilisé comme moyen de propagande les réseaux sociaux pour apporter des arguments communautaristes, défendant chacune leur propre cause, agissant ainsi en rupture avec le mode de communication traditionnel : les contacts entre les «sages», les notables des deux communautés ont été complètement contournés. Les vidéos youtub  et Facebook, utilisées comme moyen de communication, ont concurrencé les médias traditionnels (presse, radio, télé…), dans leur capacité à diffuser d’une part l’information et  d’autre part à mettre l’accent sur la relative passivité des autorités publiques face à ce conflit, poussant ces dernières à prendre des décisions pour résoudre une crise qui aura duré trois ans.

Le second temps consiste, quant à lui, en l’utilisation de ces réseaux comme un moyen pour appeler au retour de la paix et l’importance de la coexistence. Ces appels émanent autant des sages malékites et mozabites que des autorités politiques et militaires du pays. Ainsi, on est passé dans le déroulé de la crise de la manipulation de l’opinion publique, locale et nationale, via les réseaux sociaux numériques, à la construction d’un espace public solid

aire, par le biais de l’intelligence collective, qui utilise ces mêmes réseaux pour promouvoir la paix sociale.

En juillet 2015,  durant les derniers jours des événements, est apparu un slogan  « Je suis Ghardaïa », 

inspiré du slogan « Je suis Charlie » lancé après l’attaque contre le journal satirique 

français Charlie Hebdo en janvier 2015.

Revenons à ce que signifie intelligence collective :

« Reposant sur l’analogie entre le fonctionnement du cerveau, la structure du réseau de télécommunications et la représentation du corps humain comme un réseau sanguin et nerveux, l’intelligence collective résulterait de l’interconnexion des cerveaux et des ordinateurs à l’échelle planétaire. Si le concept de système nerveux appliqué à l’internet ne fait pas figure de nouveauté, son usage permet de lire tout concept juridique au miroir de l’analogie avec le cerveau au service de propositions politiques puisant dans la doxa néo-libérale (déréglementation, libéralisation, effacement de l’État…) »[5].

A ce stade, cette société traditionnelle s’est mobilisée pour une intelligence collective pour devenir une E-génération, son mode opératoire a changé, comme pour sa source d’information, ses revendications, son autonomie, passent par les réseaux sociaux, abandonnant le circuit traditionnel c’est-à-dire politique.

Cela n’est pas réalisable sans internet

A Ghardaïa comme en Algérie, la population est de plus en plus connectée au numérique, les chiffres parlent d’eux-mêmes : selon une enquête de la société  spécialisée IMMAR Research&consultancy[6],13 millions d’algériens surfent sur internet,  Facebook est le réseau social le plus fréquenté et utilisé par les algériens et la tranche d’âge des 15-25 ans, les régions du sud comme pour toutes les régions d’Algérie, suit la tendance.

 

Figures représentatives sur les données internet : L’enquête a porté sur un échantillon  de 3.000 individus représentant une population de plus de 28,44 millions d’hommes et de femmes âgés de 15 ans et plus, résidant dans les milieux urbain et rural et répartis sur tout le territoire national

 

Le digital a changé les usages de la communauté M’Zab s’adaptant ainsi à leur époque, et impactant positivement le développement de la société et cela malgré l’attachement des M’Zab à leurs traditions. En voici quelques exemples :

 

-Information : sur Facebook, on trouve plusieurs pages d’informations plus précisément de chaînes TV, pages

ouvertes par des journalistes ou personnes de la communauté

-Tourisme : sur facebook on trouve la page officielle des guides touristiques de la ville, il faut souligner que la visite des Ksar est interdite aux étrangers venant seuls, ainsi que des pages faisant la promotion du tourisme au M’Zab et des maisons d’hôtes. Des sites web comme « Ghardaïa tourisme », office protection de la vallée du M’Zab, dispose de sites web ainsi que de pages Facebook. Le but étant de faire connaître la région et les actions de protection de ses patrimoines.

– Commerce : le tapis du ksar de Ghardaïa, traditionnel, est très symbolique, avec des motifs qui retracent, généralement sur un fond blanc, le substrat social, culturel et historique de la région, est vendu sur Facebook par des artisans.

– Education : la communauté a su s’adapter aux nouvelles technologies, l’université de Ghardaïa offre une plateforme « e-learning » dédiée aux étudiants pour des formations en ligne, sauf erreur de ma part première en Algérie.

Site % visiteur Rang/pays Trafic Facebook
http://Ghardaïatourisme.net 53,60% 35,8 64% 6,5K
http://akham.biz 87,9 55.47% 3,6K
http://www.opvm.dz/ 95.6% 17,8 62.95% 144
http://univ-Ghardaïa.dz 86.5% 5,7 32.40% 3,7K
http://tawenza-school.org 76.2% 5,41 69.75% 16K
http://uraercder.dz 52% 1,3 75.22% 10K

 

Tableau1 : exemple de site web&facebook en relation avec la communauté M’Zab.

 

Dans un autre domaine, Ghardaïa de par son territoire très vaste, la capitale de la Vallée du M’Zab dispose d’un potentiel solaire extraordinaire, tout au long de l’année. La population de Ghardaïa a pris conscience de l’utilité de l’énergie solaire dans plusieurs secteurs d’activités, comme l’agriculture. La région de Ghardaïa est  appropriée pour devenir un hub des énergies renouvelables en Algérie, et même en Afrique : son expérience en matière de centrale solaire photovoltaïque, projet pilote,  intéresse en plus ses voisins des régions sud-africaines.

Là encore, le digital a toutes ses chances de faire sa révolution, les solutions digitales sont très développées en matière d’énergie renouvelable. Le développement d’applications, permettent par exemple la supervision et la gestion en temps réel ainsi que le contrôle à distance du parc d’énergie renouvelable, afin d’en optimiser l’exploitation.…

Pour conclure, je souhaite revenir sur une citation de Michel Serre, « Il faut changer de raison. Le seul acte intellectuel authentique, c’est l’invention »[7], deux exemples vont dans ce sens :

  • Le ksar de Tafilelt sis à Béni-Isguen (Ghardaïa) a obtenu lundi à Marrakech (Maroc) le 1er prix de ville durable, suite à un vote des internautes intitulé “coup de cœur des internautes City”.
  • La startup algérienne “Safe Sahara” par son projet relatif à un bracelet connecté de géolocalisation des personnes ainsi que les animaux dans des zones Sahariennes.

Le digital est le domaine de l’innovation par excellence, je pense que la transformation digitale de la société de M’Zab n’est qu’à ses début et que ça soit sur le sujet économique, politique et philosophique. Quel sera son impact sur le modèle de société ? Comment va-t-elle se préparer ? Je reste convaincue que le digital est bien installé dans cette communauté. Tout est déjà en place aujourd’hui et qu’il n’y a plus qu’à relier les points et développer les usages pour que l’incroyable devienne sous peu une réalité. Et que c’est à nous qu’il appartient de faire en sorte que cette réalité soit bénéfique.

Un jour le chameau sera digitalisé…

Guetni Sabah

Bibliographie :

Référence papier

  1. Cote, « Ghardaia », Encyclopédie berbère, 20 | Gauda – Girrei, Aix-en-Provence, Edisud, 1998, p. 3096-3101

GRANJON, Fabien. « Médias dominants, mouvements sociaux et mobilisations informationnelles », in Michel Pigenet et al., Histoire des mouvements sociaux en France, Paris : La Découverte, 2014.

Référence électronique

  1. Cote, « Ghardaia », in Encyclopédie berbère, 20 | Gauda – Girrei [En ligne]. URL : http://journals.openedition.org/encyclopedieberbere/1920

La revue Communication, technologies et développement.URL : http://wp.comtecdev.com/

[1] Données OMS

[2] Youtub : https://youtu.be/tfy84WtSN_A

[3] Fatma Oussedik,  Professeure de Sociologie « Les émeutes de Ghardaïa »L’Algérie, une société en guerre contre elle-même  Université Alger 2 – CREAD

[4] Vidéo « Seklab » https://youtu.be/qOHzmLQZIBQ

[5] David Forest, « L’« intelligence collective » : anatomie d’un poncif », Questions de communication [En ligne], 15 | 2009, mis en ligne le 01 août 2011, consulté le 15 mai 2018. URL : http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/447 ; DOI : 10.4000/questions de communication.447

[6] Une étude sur l’utilisation d’internet et des réseaux sociaux en Algérie publiée par la société spécialisée IMMAR Research & consultancy en février 2017.

[7] Michel Serres, Petite Poucette, Paris, Le Pommier, coll. « Manifestes », 2012, 84 p.

By | 2018-05-28T15:00:10+00:00 May 23rd, 2018|Categories: MBADMB|2 Comments

A propos de l'auteur:

2 Comments

  1. Youmeg May 29, 2018 at 3:26 pm - Reply

    Top l’article j’adorerais visité cete ville

  2. Sabah June 10, 2018 at 12:33 pm - Reply

    Merci Yousria pour ton encourgement

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